L’écoféminisme comme boussole en ces temps de peurs

L’été est arrivé à sa fin. La sensation d’avoir assisté à un basculement douloureux, où la période estivale traditionnellement douce et pleine de saveur s’est muée en inquiétude. Canicules à répétition, sécheresse, mégafeux et raréfaction de nos réserves d’eau. Les paysages colorés de Berthe Morizot, Vincent van Gogh et Claude Monet se sont transformés en un spectacle de désolation. J’ai une pensée pour « Le cri des arbres », un des tout premiers textes que j’ai publié sur ce blog il y a trois ans.
À l’époque il me semblait encore improbable que les arbres puissent souffrir au point de perdre leurs feuilles en plein été. Il y a un décalage de plus en plus absurde entre les mesures prises par celles et ceux élu·es pour nous gouverner, et les difficultés individuelles face à la chaleur accablante, la végétation desséchée et la destruction par les flammes d’un nombre toujours plus vertigineux d’hectares de forêt.
La sensation d’avoir assisté à un basculement douloureux, où la période estivale traditionnellement douce et pleine de saveur s’est muée en inquiétude.
Ce courant de pensée et d’action nous invite à regarder de manière conjointe et croisée les dominations à l’œuvre dans la société à partir de celles exercées sur les femmes et sur la nature. Dans les deux cas, nous trouvons la mainmise d’une oppression archaïque et systémique. Un ordre établi dans l’intérêt d’une minorité dominante afin de tirer avantage du travail reproductif et domestique des femmes et de la volonté de contrôler la richesse de la nature. Dans l’une et l’autre, il s’agit historiquement de ressources non-rémunérées et souvent non-valorisées, mais sans lesquelles l’économie, tout du moins celle que nous connaissons aujourd’hui, n’aurait jamais pu fonctionner. Les tâches domestiques et familiales au sein du foyer sont essentielles au bon fonctionnement de la société, or elles n’ont jamais été prises en compte ni pour l’attribution de droits sociaux, tel que la retraite, ni au niveau macroéconomique pour le calcul du PIB.
[…] nous invite à regarder de manière conjointe et croisée les dominations à l’œuvre dans la société […]
En parallèle, la croissance économique s’appuie sur une cadence productive dopée par l’extraction d’énergies fossiles souterraines et sous-marines que nous acceptons être à la libre disposition du pays qui, selon un trait de plume sur la mappemonde, possèderait ces puits. Nous trouvons normal que les arbres ne poussent que pour nous fournir du bois, et ceci au sein de forêts artificiellement densifiées et peuplées par une seule espèce d’arbres. Nous tenons pour acquis que les minerais nous fournissent les matières premières précieuses dont nous avons besoin pour faire fonctionner notre mode de vie, et nous tolérons que leur extraction se fasse souvent dans des conditions de travail dangereuses et précaires.
Nous nous sommes donné·es le droit de ne faire naître certains animaux que pour satisfaire nos envies culinaires alors que les membres de ces espèces vivent et se font abattre dans des conditions abjectes et dans l’indifférence générale. En matière d’agriculture, un petit nombre d’acteurs puissants épuisent et polluent les sols et les nappes phréatiques dont l’état est devenu alarmant.
La liste des dominations systémiques est longue et complexe à établir, tellement nous avons intériorisé les normes de la culture dont nous faisons partie. Reconnecter les dominations et les violences nous aide à remonter à la source de l’oppression. Notre civilisation occidentale repose sur la philosophie des Lumières et l’introduction d’oppositions comme Homme et Femme, Nature et Culture et Raison et Émotion. À partir du XVIIIème siècle, la normalisation de ces dualités a eu pour conséquence la mise en place d’une hiérarchie là où il y avait auparavant une continuité. Une vision de plus en plus mécaniste a remplacé une vision organiciste de notre place dans le monde, et nous avons appris à nous placer nous-mêmes au centre et de désigner comme inerte tout ce qui nous entoure sous forme de « nature » et « environnement ».
Reconnecter les dominations et les violences nous aide à remonter à la source de l’oppression.
L’écoféminisme nous invite à nous unir pour déconstruire ces oppositions artificiellement érigées en normes. Parmi les pionnières du mouvement nous trouvons Françoise d’Eaubonne, une femme française à qui nous devons le terme d’écoféminisme. Plus récemment et notamment dans les pays anglo-saxons à travers ses actions et ses livres, la figure de Starhawk participe au succès et à l’expansion du mouvement. L’une et l’autre et de nombreuses autres personnalités contribuent à l’évolution de ce mouvement civique hétéroclite qui réunit à partir des marges de la société les femmes du Nord et du Sud.
L’écoféminisme nous invite à nous unir pour déconstruire ces oppositions artificiellement érigées en normes.
L’exemple de l’opération « Chipko » est particulièrement parlant. Dans les années 70 un groupe de femmes indiennes d’une région au pied de l’Himalaya se sont enchaînées à des arbres menacés d’abattage. Dépendantes du bois fourni par cette forêt pour leur travail et leur subsistance au quotidien, elles ont fini par obtenir gain de cause à travers la force de leur action collective et résolument non-violente. À l’origine de cette initiative se trouvait une colère partagée. Elle a été le moteur de leur résistance, mais une fois réunies dans l’action, cette émotion douloureuse a cédé la place à la joie d’agir ensemble pour une cause juste. Les arbres n’ont pas été coupés et les autorités indiennes ont cédé aux demandes de respect de la nature de ces femmes rurales. Parmi leurs porte-paroles se trouve Vandana Shiva, qui depuis est devenue mondialement connue pour son action en faveur de l’accès libre aux semences végétales et pour son combat contre l’entreprise Monsanto.
l’opération « Chipko » est particulièrement parlant.
L’écoféminisme part du constat que le système de pouvoirs politiques actuel est inapproprié pour résoudre les grandes menaces existentielles auxquelles nous faisons face collectivement. Tant que nous cherchons à renverser un système dominant pour le remplacer par une autre forme de pouvoir exercé par certain·es sur d’autres, nous ne réussirons pas à adresser de manière durable la gravité et la complexité des enjeux systémiques qui nécessitent une perspective de long terme et un important changement de trajectoires politiques et économiques. Cette perspective et ce changement doivent et peuvent s’appuyer sur une autre force dite « le pouvoir du dedans » ou empowerment en anglais. Trouver à l’intérieur de soi-même la capacité et la joie d’agir individuellement et collectivement.
L’écoféminisme part du constat que le système de pouvoirs politiques actuel est inapproprié pour résoudre les grandes menaces existentielles auxquelles nous faisons face collectivement.
En sortant des oppositions hiérarchisées, nous opérons un changement de valeurs nous permettant de passer à une éthique de “care” et de cultiver la non-violence, l’amour, l’amitié, la sororité, la solidarité, la lenteur et la bienveillance vis-à-vis de l’ensemble du vivant. C’est un long apprentissage de quitter le monde de la domination, de la compétition, du “toujours plus vite”, mais c’est un voyage qui en vaut la peine. Briser les oppositions qui nous ont été imposées et démontrer que la sensibilité et le non-pouvoir constituent une force politique désirable et nécessaire.
Briser les oppositions qui nous ont été imposées et démontrer que la sensibilité et le non-pouvoir constituent une force politique désirable et nécessaire.
L’écoféminisme prône la prise de décision à travers le consensus et expérimente la démocratie participative délibérative à différentes échelles de la société. En France cette forme de prise de décision s’est notamment fait connaître par l’organisation d’assemblées de Conventions Citoyennes dont la plus connue reste celle sur le Climat (CCC) organisée en 2019 sous l’égide du Conseil Économique, Social et Environnemental.
Un groupe de citoyennes et citoyens tiré·es au sort avaient alors réussi à s’entendre sur un impressionnant catalogue de mesures contraignantes permettant à la France de tenir ses engagements dans le cadre de l’Accord de Paris. Les recommandations de la CCC sont finalement restées lettre morte, car l’Assemblée nationale n’a pas su donner à ce consensus citoyen la force juridique de textes législatifs.
Il est vertigineux de réaliser les changements culturels nécessaires pour bâtir un monde plus égalitaire, où la vie sur Terre puisse s’écouler harmonieusement à l’intérieur des limites planétaires. Il est fort à parier que personne, aucun homme ou femme politique, aussi brillant·e soit iel ne puisse arriver à un tel résultat à l’intérieur des règles de la démocratie représentative actuelle. Il est aussi probable qu’aucune personne déjà née ne vive assez longtemps pour voir la réalisation de ce que nous pouvons à l’heure actuelle caractériser comme utopiste. Il reste néanmoins enthousiasmant de savoir qu’un groupe de citoyennes et citoyens représentati·ves de la population française est capable de s’entendre sur des décisions structurantes et difficiles, mais nécessaires pour limiter les effets du chaos climatique.
S’inscrire dans un temps “lent” permet de pallier la frustration et la peur liées à l’incapacité du monde politique actuel à changer de cap. L’écoféminisme nous incite et nous aide à déconstruire les catégories binaires gauche – droite, droite plus à droite ou gauche plus à gauche et nous donne les outils nécessaires pour réorganiser la société dans notre relation au vivant. En faisant un pas de côté et en refusant de se positionner uniquement à l’intérieur de l’échiquier politique existant, il devient possible d’élargir le cadre pour faire évoluer les règles du jeu. Comme le disait si bien Bruno Latour, Il ne sert plus à rien d’aller vers l’avant pour chercher une modernité illusoire, nous devons sceller de nouvelles alliances géo-sociales.
L’écoféminisme nous incite et nous aide à déconstruire les catégories binaires gauche – droite.
Le mouvement écoféministe est hétéroclite et chacune et chacun peut trouver sa manière d’y participer, que ce soit à travers des manifestations joyeuses pour réveiller les sorcières rebelles en nous, d’actions politiques de désobéissance civile, de la reconnexion à la terre ou de la mise en valeur de notre richesse spirituelle intérieure. En France ce mouvement reste encore confidentiel au sein de la pensée féministe. Simone de Beauvoir disait : « On ne naît pas femme, on le devient », car la femme est toujours définie comme « l’autre sexe ». » Elle et toutes les grandes féministes qui nous ont précédé ont lutté pour que les femmes aient le droit de disposer librement de leur corps et de faire carrière dans le monde professionnel aux mêmes conditions que les hommes.
réveiller les sorcières rebelles en nous
50 ans plus tard le monde a beaucoup évolué, et le combat féministe aussi. Bien que les femmes fassent toujours l’objet de discriminations et de violences, nous bénéficions de l’héritage de grandes figures comme Simone de Beauvoir, Simone Veil et Gisèle Halimi pour ne citer que celles qui m’ont personnellement le plus marqué. Grâce à elles, il nous devient possible, en tant que citoyennes à part entière, d’élargir le champ de nos revendications et d’œuvrer à la déconstruction d’un système de dominance et de son versant économique néolibéral. Je ne peux plus me satisfaire de disposer des mêmes droits que les hommes si ce n’est que pour façonner un monde de plus en plus invivable et inégalitaire.
Je ne peux plus me satisfaire de disposer des mêmes droits que les hommes si ce n’est que pour façonner un monde de plus en plus invivable et inégalitaire.
À ce titre, je refuse catégoriquement le débat contre-productif de la biologisation de la condition féminine, à savoir si les femmes sont naturellement plus proches de la nature et des valeurs de care. Il est hors sujet de savoir s’il s’agit d’un comportement féminin par naissance ou culturellement appris. L’invitation à cultiver une présence à soi et de se regrouper en collectif pour prendre soin de nous-mêmes et des êtres vivants non humains est ouverte à tout le monde. C’est en forgeant que l’on devient forgeron comme dit l’adage. Nous avons toutes et tous la possibilité de revenir sur nos échecs, de tâtonner, d’explorer et de trouver notre manière singulière d’œuvrer pour un monde en harmonie avec le rythme du vivant et riche de sens pour les générations à venir. Il s’agit d’ailleurs de la seule voie sereine pour aborder la rentrée avec joie et enthousiasme.
Nous avons toutes et tous la possibilité de revenir sur nos échecs, de tâtonner, d’explorer et de trouver notre manière singulière d’œuvrer pour un monde en harmonie avec le rythme du vivant et riche de sens pour les générations à venir.


