Skip to main content

Un bel inconnu

Paris, mars 2025

Télécharger
Un bel inconnu

Ces dernières années, mes cheveux ont graduellement pris une teinte moins blonde que celle de ma jeunesse. Je ne cache plus la mèche grise qui tombe sur mon front. Elle est apparue quelques semaines après le décès tragique de ma mère comme un souvenir de cette perte irréparable. Je laisse pousser les poils sur mon corps et j’ai appris à les aimer. Mes escarpins prennent de la poussière au fond de mon armoire, car je préfère le confort de mes chaussures minimalistes sur le bitume parisien.

Quand j’emprunte les transports publics, je fais mes premières expériences de croiser des personnes bien intentionnées qui me proposent de me céder leur place. Mais prendre de l’âge s’accompagne aussi d’une absence de sollicitations masculines lors de mes déplacements en ville. Heureuse et épanouie dans ma vie, je ne suis pas nostalgique du temps de ma jeunesse, et je ne regrette pas la sensation du regard prédateur omniprésent. Je garde le souvenir d’une époque où, en sortant de chez moi, je ressentais le besoin d’enfiler une armure d’indifférence pour me protéger contre le harcèlement ordinaire et les propositions sexuelles trop insistantes.

Je ressentais le besoin d’enfiler une armure d’indifférence

Pour continuer ce récit, je remonte le temps jusqu’au mois de septembre de l’année dernière. Au moment de mon retour à Paris après les grandes vacances, je me fais interpeller par un inconnu. En traversant à pied le carrefour du Boulevard Saint-Michel et de la rue des Écoles je croise le regard d’un homme arrêté sur son vélo au feu rouge.

Ce jour-là, rien ne résiste au rideau de pluie qui tombe du ciel automnal. Spontanément je lui fais un sourire de compassion, car malgré son casque et sa cape, je vois que la pluie a eu raison de lui. Je suis moi-même une cycliste parisienne aguerrie et sous mon grand parapluie protecteur, je suis capable de me mettre à sa place pendant cette seconde où nos regards se rencontrent. Il sourit aussi. Le côté désespérant de la météo déclenche une bienveillance spontanée.

Le côté désespérant de la météo déclenche une bienveillance spontanée.

Quelques secondes plus tard il disparaît de mon champ de vision. Je marche d’un pas déterminé pour arriver à l’heure à un rendez-vous, et quand je passe devant la Sorbonne, j’ai déjà oublié cette rencontre. En arrivant au niveau du Collège de France, j’entends la voix d’un homme derrière moi : « Attendez, s’il vous plait » En me retournant je reconnais le cycliste. C’est un bel homme et pour la première fois, je le regarde vraiment. Son vélo vert me rappelle la voiture de sport de la même couleur que je conduisais fièrement autrefois. Sa cape de pluie verte lui donne une forme d’élégance. Il s’agit d’un homme qui soigne son allure selon des codes qui me parlent. Ils résonnent avec ma propre recherche de style, et je me souviens de mon acquisition d’une paire de mitaines tressées et de mes mains gantées qui reposaient sur le volant de mon bolide. Bien que cette époque soit révolue, je continue de m’en servir comme gants de vélo.

Il est grand, mince et il a des cheveux roux-châtain bien assortis à la couleur verte qu’il a choisi de mettre en valeur. Les nombreuses taches de rousseur étalées sur son visage se mélangent harmonieusement à sa peau encore halée par le soleil de la saison estivale, que nous venons de quitter. « Je sais que c’est idiot de vous aborder comme ça, mais vous ne voulez pas que nous passions du temps ensemble pour faire connaissance ? »  Je suis surprise car, ne lui trouvant plus désormais d’utilité, j’ai depuis longtemps mis mon armure d’indifférence à la retraite. Je finis par décliner sa proposition.

En un instant, il perd l’élan d’enthousiasme qui l’avait porté jusqu’à moi. Ses mains posées sur le guidon du vélo, je l’observe se décomposer sous mes yeux. Il prend conscience de ses vêtements mouillés, et il prend un air timide. À l’intérieur de moi, je capte la vibration de sa déception, et surtout je réalise qu’il s’agit d’un homme, qui vient d’agir avec son cœur. Dans une tentative de consolation, je lui dis : « Merci de m’avoir fait cette proposition. Je suis désolée de ne pas pouvoir l’accepter ». Sans me retourner je continue mon chemin, et il a dû repartir quelque part sur son vélo.

Cette rencontre a eu lieu pendant la semaine où je travaillais sur l’écriture de mon texte : « De l’Afghanistan au Vaucluse ». Ma rencontre avec l’homme au vélo vert a été un contraste lumineux à ce récit, où je mettais en parallèle les mécanismes de virilité mal exprimés dont Gisèle Pelicot et les femmes afghanes sont les victimes. Merci à toi bel inconnu. Je suis heureuse que nous ayons pu nous rencontrer sans que je ne me sois sentie harcelée et réduite à la seule identité de mon corps féminin.

Merci à toi bel inconnu.

Depuis presque cinq mois, cette première partie du texte est restée dans mon ordinateur. Elle constitue la tentative à travers mon écriture de partager des réflexions plus personnelles, mais je ne me suis pas encore sentie prête à franchir cette étape. Puis, il s’est produit un évènement, qui m’a en quelque sort obligée à revenir vers ce récit.

En allant au cinéma dans le froid glacial d’un dimanche soir de janvier, je traverse à nouveau le Boulevard Saint-Michel. Le souvenir de ma rencontre automnale sous la pluie a quitté mes pensées depuis longtemps, quand un autre homme m’adresse la parole. Il a des yeux sincères, et je m’arrête pour écouter ce qu’il a à dire. Il me parle de sa détresse d’avoir été seul pendant tout le weekend, et de son angoisse d’endurer encore une semaine de travail dans la solitude de son cœur.

Son désespoir est de toute évidence sincère, et lui aussi me propose de faire connaissance et de passer du temps ensemble. En arrière-plan c’est avec une certaine perplexité que je réalise la quasi-répétition de ce que j’ai vécu il y a seulement quelques mois. Cette fois ci, tout en exprimant ma compassion pour sa souffrance, je prends le temps d’expliquer que mon cœur de femme n’est pas libre. Mes mots provoquent beaucoup d’émotion chez lui, et dans un acte de consolation je finis par le serrer dans mes bras. À la suite de cette étreinte spontanée, pour ne pas créer des faux espoirs, je décline l’offre de noter son numéro de portable, et je pars pour ma séance de cinéma.

Je me suis évidemment étonnée de la similitude entre ces deux rencontres espacées seulement de quelques mois et qui de surcroît ont eu lieu sur ce même carrefour du Boulevard Saint-Michel. Il s’agit d’une synchronicité que je suis seule à pouvoir interpréter, et j’ai choisi d’y voir un signe m’encourageant à publier ce texte.

L’écoféministe en moi continue de s’interroger sur les ressorts du masculinisme et du patriarcat. Est-ce que ces deux parisiens inconnus sont les mêmes qui me harcelaient, quand j’étais une jeune danoise à Paris ? Est-ce que l’apparence physique de ma jeunesse provoquait en eux des comportements provenant d’une partie moins noble de leur personnalité ? Si tel était le cas, comment font-ils pour faire co-exister harmonieusement ces aspects antagonistes ? Ou existe-t-il des différentes catégories d’hommes en matière de codes de séduction dans un lieu public ? Ceux qui agissent avec le cœur, et ceux qui dans leurs rapports avec les femmes restent coincés dans des pulsions viriles mal maitrisées ? Est-ce que les harceleurs sont heureux et épanouis ? N’ont-ils pas la sensation de passer à côté de leur humanité profonde ? La recherche de domination sur une femme à travers le harcèlement peut-elle vraiment apporter de la satisfaction à celui qui l’exerce ?

L’écoféministe en moi continue de s’interroger sur les ressorts du masculinisme et du patriarcat.

Comment se fait-il que dans les rues parisiennes je n’ai jamais croisé pendant ma jeunesse ceux qui agissent avec sincérité ? Je ne compte pas le nombre d’hommes qui ont profité de l’affluence d’une rame de métro pour frotter leur sexe contre moi, se masturber de façon à peine déguisée, ou me faire des commentaires faisant penser aux répliques d’un film pornographique.

Comment se fait-il que dans les rues parisiennes je n’ai jamais croisé pendant ma jeunesse ceux qui agissent avec sincérité ?

Entre la jeune danoise et la femme parisienne que je suis 30 ans plus tard, mon apparence n’est bien évidemment plus la même. Entretemps le mouvement #Metoo est arrivé et a agi comme une prise de conscience planétaire pour les femmes et pour les hommes les plus courageux. Bien que tardivement, j’avance sur mon chemin de libération des diktats du patriarcat sur les codes de la féminité. Avec l’âge mon corps physique décline, mais j’éprouve une joie profonde à m’approcher toujours plus de l’éclat de mon cœur et à laisser mon apparence et mon code vestimentaire refléter ma personnalité actuelle et mes convictions.

J’avance sur mon chemin de libération des diktats du patriarcat

Si c’était à refaire, la jeune danoise en moi aurait aimé pouvoir se promener dans les rues de Paris sans appréhender le regard masculin. Mes rencontres récentes du Boulevard Saint-Michel m’ont fait du bien, car elles me donnent confiance quant à la capacité des hommes inconnus à interagir avec ma féminité sans que je ne me sente agressée. Quand les codes du patriarcat et du masculinisme cèdent la place à la sincérité, les rencontres furtives peuvent laisser un souvenir plaisant, et je sais qu’il existe au moins deux parisiens empruntant régulièrement le boulevard Saint-Michel qui ont compris ceci.

Quand les codes du patriarcat et du masculinisme cèdent la place à la sincérité, les rencontres furtives peuvent laisser un souvenir plaisant

Lire et suivre Helle sur les réseaux