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le choix du renoncement

Copenhague, le 21 septembre 2023

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Le choix du renoncement

Bien arrivée à Copenhague encore une fois. Le destin m’amène en permanence à chercher entre la France et le Danemark la partie de moi qui se trouve dans le pays où je ne suis pas à ce moment précis. Comme beaucoup de gens de ma génération et de mon milieu social, ma vie d’adulte s’est construite entre deux pays. Deux pays que j’aime et qui font entièrement partie de moi et de mon histoire de vie. Une européenne à l’époque de la modernité. Les débuts ont pourtant été laborieux. J’étais déterminé à vivre l’Europe comme une identité, comme un seul territoire. Mais j’avais toujours un temps d’avance sur l’intégration politique et réglementaire qui se dessinait à Bruxelles. Au fil des années, cette intégration s’est accomplie et ma vie d’européenne est devenue facile. Je peux aisément mener une vie à cheval entre le nord et le sud de cette belle union et vivre ma double nationalité comme une richesse civilisationnelle et culturelle.

En 1984, lors de ma première année à Paris, prendre l’avion était un luxe. Se déplacer entre Copenhague et Paris était un voyage au sens noble du terme. Depuis, voyager en avion est devenu aussi accessible pour moi que de me déplacer en métro à Paris. Revenir à Copenhague pour un weekend, pour une fête de famille et même pour une réunion dans la journée est devenu possible. C’est facile, fluide et normal. C’est ainsi que se sont déroulés vingt ans de ma vie dans la modernité et l’insouciance. Pendant toutes ces années, je me suis trouvée aussi bien dans les airs que sur la terre.

C’est ainsi que se sont déroulés vingt ans de ma vie dans la modernité et l’insouciance.

Puis, la prise de conscience de mon empreinte carbone sous forme d’une ombre de CO2 que je traîne derrière moi vint bousculer cette belle insouciance. La culpabilité a fait son chemin au fond de moi. Il me devient aujourd’hui impossible de continuer à participer à faire perdurer un style de vie insoutenable pour notre monde. Bien sûr, il me vient d’abord l’argument que mon empreinte carbone personnelle est minime à l’échelle globale. Je tente aussi de me réfugier derrière l’idée qu’en moyenne, une américaine émet beaucoup plus de CO2 qu’une européenne. Alors pourquoi dois-je changer si elles ne le font pas ? J’ai aussi essayé de me persuader qu’après tant d’années d’activité professionnelle intense, je l’ai bien mérité. De pouvoir voyager et de découvrir le monde pour le plaisir plutôt que dans le cadre de mes voyages professionnels fatigants. Par moment, j’ai même eu la prétention de penser que par mon activisme, je pourrais participer à faire évoluer le monde. Si je me déplace pour prendre la parole lors d’une conférence, est-ce que je n’ai pas plus d’opportunités d’influencer d’autres et de les amener à s’investir dans la transition écologique ? Est-ce que mon déplacement professionnel n’aurait pas ainsi un impact positif supérieur à mon empreinte de CO2 immédiate ? Il s’agit toujours de mes propres défenses. La capacité de mon mental à me donner des arguments pour ne rien changer dans mes habitudes et comportements. Ces arguments sont nombreux et tenaces.

Il me devient aujourd’hui impossible de continuer à participer à faire perdurer un style de vie insoutenable pour notre monde.

Mon dialogue intérieur se poursuit : l’aviation ne représente aujourd’hui que 4% de nos émissions de CO2 au niveau global. Alors pourquoi y renoncer ? Madame Borne, notre première ministre actuelle, continue à se déplacer toujours en avion rien que pour aller de Paris à Rennes. Notre Président de la République minimise l’impact de l’avion sur notre capacité collective à atteindre l’objectif de l’Accord de Paris. Est-ce que ce ne sont pas les décideur·euses qui sont censé·es montrer l’exemple en premier lieu ? Les travaux de la ligne de train express entre le centre de Paris et l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle sont entrés dans leur phase finale. Quand Paris accueillera les Jeux olympiques à l’été de 2024, il deviendra encore plus facile pour la Parisienne que je suis d’aller à Copenhague pour un weekend, pour une fête de famille et pour une réunion dans la journée. Le carnet de commandes d’Airbus est plein. Iels trouveront bien, tôt ou tard, une façon de décarboner les avions avec l’hydrogène, les panneaux solaires et la biomasse. Peut-être que les avions voleront un jour au jus de betterave ? On n’arrête pas le progrès… Il n’est pas nécessaire de revenir à la lampe à huile nous dit le même Président. Alors pourquoi remettre en cause mon style de vie confortable et bien ancré dans la modernité ? Pourquoi être si militante ?

L’aviation ne représente aujourd’hui que 4% de nos émissions de CO2 au niveau global. Alors pourquoi y renoncer ?

Au fond de moi, je sais que cette question n’est plus la bonne. Il faut la retourner. Je me demande donc à la place comment je pourrais continuer à vivre de façon insouciante dans la modernité ? Quand j’essaie de faire l’impasse sur mon activisme, je fais face à cette voix au fond de moi. Elle joue une musique désagréable. C’est la partition de la dissonance cognitive. Nous connaissons toutes et tous, même confusément, la vérité scientifique, et nous savons que quelque chose est en train de basculer. Comme Barack Obama le disait lors du COP21 en 2015, nous savons que nous sommes la dernière génération à pouvoir faire quelque chose pour préserver les conditions de vie sur Terre. Nous avons entre nos mains la possibilité d’atténuer les dégâts causés par le changement climatique et l’érosion de la biodiversité. J’ai donc pleinement conscience des conséquences de mes choix à l’heure actuelle. L’impact que mon style de vie aura sur les générations à venir. Je ne peux pas effacer ce savoir de mon cerveau. Je n’arrive pas à faire comme si rien ne posait problème dans mon comportement personnel. Il m’est impossible de retrouver l’insouciance et l’innocence de ma vie antérieure dans la modernité.

L’impact que mon style de vie aura sur les générations à venir.

L’utilisation de l’avion est aussi une question de justice sociale. A l’heure actuelle, elle représente un élément flagrant et visible des inégalités. Comment accepter qu’une petite minorité continue de se déplacer en jets privés ou prendre l’avion pour traverser le monde avec une fréquence hallucinante ? Comment accepter ce bilan de CO2 surdimensionné alors que la vaste partie de la population mondiale n’a encore jamais mis les pieds dans un avion ? Comment ne pas s’offusquer de cet exemple visible dans le ciel au-dessus de nos têtes à toutes et à tous ? De ne pas trouver scandaleux que celles et ceux qui ne prennent jamais l’avion pâtissent en premier les conséquences du dérèglement climatique ? Des millions de personnes habitant le Sud Global voient leurs terres devenir invivables à cause de la sécheresse, la hausse des températures et l’augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes. Afin de survivre, iels quittent leurs terres natales et ancrages familiaux. Iels se transforment en migrant·es. Des millions de migrant·es climatiques qui seront tous les jours plus nombreux·ses à se noyer dans la Méditerranée alors que nous fermons les portes d’accès à l’Europe.

Petit à petit, je me rends à cette évidence vertigineuse : la trace de mon ombre de CO2 dans l’histoire que nous écrivons collectivement et la nécessité de ne plus utiliser l’avion comme moyen de transport. J’accepte de laisser cette vérité monter au niveau de ma conscience. Puis vient le temps de la distillation. Il y a un chemin. Je le sais. Je bascule petit à petit dans un autre registre de valeur. Je cherche à identifier les comportements qui peuvent faire partie d’une solution plutôt que d’aggraver le problème. De la micro-habitude au quotidien jusqu’à ma mission professionnelle, je trouve les solutions une par une. Je marche sur le chemin de la sobriété. J’avance et je découvre petit à petit que c’est un chemin lumineux. Une façon de vivre plus bienveillante avec moi-même et avec les autres, et chaque jour ce chemin s’élargit un peu plus.

La trace de mon ombre de CO2 dans l’histoire que nous écrivons collectivement et la nécessité de ne plus utiliser l’avion comme moyen de transport

Comment concilier mon identité européenne avec la nécessité de sobriété ? Comment ne pas renoncer à mon identité franco-danoise ? J’aime la France et je suis heureuse dans ma vie parisienne. Mon exil me comble et je suis enrichie par plus de trente ans de vie en France. Il y a cependant un prix à payer pour cette vie en exil. Je n’arrive jamais à sentir cette sensation d’appartenance évidente et absolue. Il y a toujours cette partie de moi qui se trouve ailleurs et que je ne peux pas arracher à moi-même. Elle a évolué dans une autre culture avec des valeurs différentes et avec une histoire que je ne pourrai jamais dépasser. C’est l’impossible intégration d’une étrangère. L’étrangère que je serai toujours en France malgré tous mes efforts d’assimilation.

Quand j’arrive à Copenhague, mes yeux s’apaisent. Tout est différent ici ; les couleurs, les bruits et l’air. Dans le ciel, il y a ici une lumière teintée d’une palette de couleurs pastel. Ce mélange de couleurs douces résonne au niveau de mon être profond. Il y a une végétation que j’ai connue depuis que je suis née et l’air semble caresser ma peau. Je ressens une harmonie corporelle et sensorielle à un niveau très profond en moi. C’est subtil mais tellement important. Y renoncer me semble impossible.

Je jongle donc. C’est du défrichage. Au milieu de la forêt de la modernité qui reste encore complètement en place, je trouve mon chemin vers la clairière. Prendre le train. C’est une grande chance sur le continent européen. Certes, comme dans ma jeunesse, je me retrouve face à une Europe avant l’heure de l’intégration. C’est le parcours du combattant de réserver sur les trois trains nécessaires pour faire le trajet entre Paris et Copenhague. Les billets de trains sont chers car les subventions publiques vont toujours au secteur aérien plutôt qu’au ferroviaire. 14 heures de trajet quand tout va bien. Le plus souvent, les correspondances sont trop courtes et cela devient un trajet de 18 heures. Voyager c’est vivre ! J’apprends la patience et l’équanimité. J’ai cette chance qu’il soit possible de se rendre en train entre les deux pays de mon cœur. Je découvre qu’en dehors de la modernité, la vie se trouve dans le voyage lui-même et pas seulement dans la destination du voyage. Les trains sont confortables et je finis toujours par y arriver.

Prendre le train. C’est une grande chance sur le continent européen.

La voix intérieure de la dissonance s’apaise. Je trouve de nouveaux repères. Je m’affirme dans ma nouvelle identité. Choisir, c’est renoncer. Mon socle de sobriété se construit. Je ne vis plus mon choix comme un renoncement. C’est une autre forme de richesse. L’impression de trouver de nouvelles valeurs. Un style de vie qui s’impose à moi et dont les confinements à l’époque de COVID-19 ont été une répétition générale probante. Vivre au jour le jour et faire le bon choix à chaque moment de la vie.

C’est une autre forme de richesse.

Pourtant, je sais bien que je ne suis pas capable de renoncer entièrement à l’avion aujourd’hui. De complètement descendre de la planète de la modernité, d’abandonner tout projet de voyage en avion et de vivre entièrement dans le monde de la sobriété. Il y a quelques mois, j’ai pris l’avion pour une urgence familiale. Un choix de conscience qui s’est imposé à moi. La planète a dû payer pour l’erreur de jugement qui m’avait mis dans cette situation d’urgence. Je l’assume et je m’en sers pour évoluer de la radicalité vers la justesse. Laisser s’installer en moi la tolérance. Admettre que nous faisons face à une transition si énorme au niveau de nos valeurs et nos comportements que nous ne pouvons l’aborder que collectivement mais chacun à son rythme.

Est-ce que je ferai encore des voyages en avion dans ma vie ? Je n’ai pas envie de m’enfermer et de m’aveugler dans la radicalité. Je ne suis pas donneuse de leçons. Je m’entraîne à la sobriété, c’est tout. J’accueille cette nouvelle forme de justesse dans ma vie. Renoncer n’est finalement qu’une façon de regarder les choix de vie au quotidien de façon différente. Ralentir et m’interroger sur la décision juste à prendre à chaque moment de la vie. Prendre conscience de ma force d’agir et de la confiance en ma capacité de faire une différence. Car ma vraie souveraineté finalement, c’est celle que j’exerce quand personne ne me regarde.

Prendre conscience de ma force d’agir et de la confiance en ma capacité de faire une différence.

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