Une Arlésienne

De retour dans cette ville qui murmure à mon coeur. Le temps a fait son œuvre, et je ne suis plus la jeune femme qui autrefois s’était émerveillée à sa découverte. D’Arles, une ville du sud de la France se dégage une énergie singulière envoûtant toute personne venant à sa rencontre. Les arlésien·nes y vivent entouré·es de vestiges de l’époque romaine et y font fièrement perdurer l’héritage provençal de l’écrivain Frédéric Mistral. C’est aussi le lieu où Van Gogh a peint plusieurs de ses plus beaux tableaux, et où la folie s’est emparée de l’une de ses oreilles.
De retour dans cette ville qui murmure à mon coeur.
Mon propre chemin vers Arles n’était pas glorieux, car le premier lieu dont j’ai fait la connaissance fut son hôpital. À l’approche de mes 35 ans, une maladie auto-immune soudaine et grave m’a obligée à y passer un mois. Pendant la période de convalescence qui a suivi, je suis restée à Arles. C’est en découvrant cette ville que j’ai tout doucement réappris à vivre et, chaque jour, à marcher un pas de plus que la veille.
Mon propre chemin vers Arles n’était pas glorieux, car le premier lieu dont j’ai fait la connaissance fut son hôpital.
Cette renaissance a suscité en moi une nouvelle forme d’ivresse de vivre. J’y ai découvert, sans le filtre habituel de la parisienne pressée, la beauté des paysages de la Camargue, l’envol des flamant roses, les chevaux camarguais galopant dans les marais et le raffinement des belles arlésiennes.
Je me suis laissée séduire par l’effervescence de la feria et par l’ambiance haute en couleur, qui entoure la tauromachie.
Je me suis laissée séduire par l’effervescence de la feria et par l’ambiance haut en couleur, qui entoure la corrida.
Pendant les années qui ont suivi, le choc de mon problème de santé a continué de vivre en moi. Cette maladie où mon système immunitaire s’est retourné contre moi-même fût l’évènement déclencheur d’un long chemin d’introspection. Pourquoi une chose aussi dramatique m’était-elle arrivée ? Pourquoi à la fleur de l’âge avais-je été obligée de tirer sur le frein d’urgence ? Pourquoi étais-je arrivée à Arles ?
Et aussi : Comment avais-je pu m’écarter de ma sensibilité naturelle au point d’assister sans m’enfuir à des corridas ?
Comment avais-je pu m’écarter de ma sensibilité naturelle au point d’assister sans m’enfuir à des corridas ?
Au compte-gouttes, j’ai trouvé les réponses qui m’ont aidée à avancer. Le temps a fait son œuvre et je me suis rapprochée pas à pas du centre de mon être. J’ai appris à résonner avec la fréquence de mon moi profond. Cette écoute est à l’origine de la voix qui parle aujourd’hui à travers les récits de helle.blog.
Il y a quelques semaines, je suis retournée dans ce lieu exceptionnel et si important dans mon parcours de vie. J’avais rendez-vous avec une magnifique arlésienne, qui incarne tout le raffinement qui m’avait jadis tant inspiré. Elle a le même âge que moi quand j’arrive à Arles pour la première fois. Une jeune femme talentueuse, belle et engagée dans la cause animale qui a grandi immergée dans l’énergie de cette cité. En nous promenant dans les ruelles, elle m’offre le récit de sa jeunesse. Grâce à une photo je la découvre adolescente magnifiquement coiffée dans sa belle tenue d’arlésienne installée à cheval en amazone derrière un beau gardien camarguais.
J’avais rendez-vous avec une magnifique arlésienne, qui incarne tout le raffinement qui m’avait jadis tant inspiré.
Devant les Arènes je lui pose la question qui me brûle les lèvres. Que pense-t-elle de la corrida ? Elle me répond que cette tradition flamboyante fait partie d’elle depuis toujours. Quelque peu cabossée par la vie elle a fini par s’éloigner de sa ville natale et de la culture taurine pour apaiser sa dissonance intérieure. J’apprends qu’une école locale permet aux enfants de s’essayer au métier de torero dès leur plus jeune âge. Le poids de la cape et les passes de muleta n’ont pas de secrets pour elle.
Que pense-t-elle de la corrida ?
« La notion du droit à la vie et de notre pouvoir de décider de la mort de ces taureaux en fait un sujet complexe qui me divise par mon engagement et ma sensibilité. J’ai vu des éleveurs plus attachés à leurs taureaux qu’aux êtres humains. Là où la mort est montrée au grand jour dans l’arène, nous tuons de façon industrielle des animaux dans la plus grande indifférence. La mise à mort du taureau est accompagnée d’une sincère estime pour l’animal, je doute qu’il en soit de même dans nos abattoirs. Sachant ceci, je me dis que si j’étais un taureau je préférerais mourir dans l’arène.
Sachant ceci, je me dis que si j’étais un taureau je préférerais mourir dans l’arène.
Il y a aussi un aspect économique bien sûr et pour les jeunes aspirants toreros, la tauromachie peut être un puissant vecteur d’ascension sociale, même s’il n’y a que très peu “d’élus” ».
Ma sensibilité à moi à l’égard des animaux est heurtée par ces propos, alors que je sais pourtant bien que nous sommes tous·tes porteur·euses de marqueurs culturels forts. L’exception culturelle de la tauromachie par rapport au droit des animaux est si ancrée dans cette partie de la France qu’il semble impossible de faire bouger les lignes. Je me rappelle surtout que je suis moi-même une repentie de la corrida. Quand la violence et le virilisme sont déguisées et élevées au rang d’un spectacle magnifique, nous trouvons des raisons pour la justifier. Il s’agit encore d’une métaphore de la culture patriarcale nous ayant appris à regarder le monde à travers le prisme de la domination.
Il s’agit encore d’une métaphore de la culture patriarcale nous ayant appris à regarder le monde à travers le prisme de la domination.
Je pense à Ernest Hemingway, un grand aficionado des corridas. Son écriture directe et ses phrases puissantes qui nous font vivre le face à face entre l’homme et le taureau, comme si nous étions dans l’arène. À travers son œuvre, nous sentons le silence et le souffle retenu de milliers de spectateur·ices quand l’animal est mis à mort. Je comprends pourquoi ses livres ont eu tant de succès. Or dans l’arène comme dans la littérature, le point de départ est fallacieux. Nous prenons notre désir de dominance comme justification de la souffrance et de la mort de l’autre.
Nous prenons notre désir de dominance comme justification de la souffrance et de la mort de l’autre.
Cette manière de penser ne nous laisse pas la possibilité de nous améliorer en tant qu’espèce humaine. Elle nous fige dans le rôle de celleux qui trouvent du plaisir à endosser le costume du plus fort et à faire mourir les êtres qui ne nous ressemblent pas et qui ont moins de droits. L’issue d’une corrida est connue d’avance, sauf pour le taureau qui, à de très rares exceptions près, est déjà condamné à mort. Un combat biaisé par les lames plantées dans son garrot et sa nuque par les banderilleros et les picadors, avant même sa rencontre avec le torero.
Je sais que ce texte pourra provoquer autant de contestations que de résonance. La colère des aficionados·as pourra être à la hauteur des cris de rage qui s’expriment quand l’écologiste Sandrine Rousseau nous indique que pour réussir la transition écologique, il faut consommer moins de viande. Son message a du mal à atterrir car il vient se heurter à des marqueurs culturels forts, ici la fierté de la gastronomie française.
À travers l’exemple du barbecue, elle provoque un tollé quand elle insiste sur le fait que les hommes consomment plus de viande que les femmes.
Nombreux sont ceux qui se mettent à voir rouge, à l’image du taureau qui ne voit que la cape du torero. Et si le vrai sujet était ailleurs ?
Nombreux sont ceux qui se mettent à voir rouge, à l’image du taureau qui ne voit que la cape du torero.
La tauromachie est pour moi l’exemple d’une violence que nous avons appris à normaliser et même, comme à Arles, à glorifier. Accepter que le monde soit brutal et que nous devions donc toujours chercher à dominer et à gagner sur l’autre. Malgré tous les romans héroïques de corrida et de guerre d’Hemingway, ceci reste une passion triste et archaïque. Elle nous enferme dans une boucle éternelle d’adrénaline, de peur et de recommencement de lutte contre l’autre, dont l’incarnation est ici le taureau.
Mon travail d’introspection m’a permis d’ouvrir une autre voie. Chercher à libérer ma pleine capacité de compassion, qui était autrefois enfermée en moi. Ne plus vouloir légitimer la mise à mort du taureau à travers l’argument que nous tuons les taureaux avec plus de respect que les vaches, veaux, cochons, agneaux, poules et poissons. Regarder la tauromachie comme le seul abattoir dans lequel il y a aujourd’hui des vitres transparentes.
Chercher à libérer ma pleine capacité de compassion, qui était autrefois enfermée en moi.
Savoir renoncer à la partie de notre identité culturelle qui est liée à la mort des animaux nous fait franchir un pas de géant vers un monde moins violent. Loin de la récupération politique binaire du pour et du contre la corrida ou le barbecue, se trouve la notion d’Ahimsa de la philosophie indienne. C’est-à-dire la culture de la non-violence. La puissance de ce changement de notre regard sur le monde a été superbement incarné par les actions de Mahatma Gandhi. En faisant le choix de sauver les animaux, nous avons l’opportunité de nous sauver nous-mêmes.
En faisant le choix de sauver les animaux, nous avons l’opportunité de nous sauver nous-mêmes.
Regarder la violence dans l’arène ou nous nourrir de la chair issue d’une mise à mort violente nous incitent insidieusement à maintenir en place un système basé sur la domination. Dans un tel ordre social, nous vivons tous·tes plus ou moins coupé·es de notre coeur et de notre capacité de compassion. Cette sensibilité naturelle avec laquelle nous naissons, et que nous apprenons à enfermer au fond de nous à double tour en grandissant. C’est ainsi qu’aux enfants, nous continuons à montrer le film d’animation « Ferdinand le taureau » de Disney, qui préfère renifler les fleurs assis sous l’ombre d’un arbre plutôt que de se battre dans l’arène.
Dans un tel ordre social, nous vivons tous·tes plus ou moins coupé·es de notre coeur et de notre capacité de compassion.
Chercher la non-violence et la compassion à l’intérieur de nous-mêmes est une grande force à l’époque anthropocène, où la capacité de destruction du vivant, y compris de notre propre espèce humaine, a atteint des sommets. Bien que ceci semble inatteignable quand la sale gueule de la guerre fait à nouveau la une de tous nos journaux, oser vivre selon la philosophe d’Ahimsa est un refuge salutaire et une force collective de transformation puissante. Renoncer calmement à nos « Olé » constitue un premier pas pour dépasser le patriarcat et construire un jour la paix dans le monde.
oser vivre selon la philosophe d’Ahimsa est un refuge salutaire et une force collective de transformation puissante.


