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émotions d’un technocrate

Paris, le 15 juin 2023

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émotions d'un technocrate

C’est un homme sympathique qui a bien réussi sa vie. D’ici quelques semaines, il prendra sa retraite après une longue carrière professionnelle. Il quittera ses fonctions de cadre dirigeant d’une des plus grandes entreprises françaises. Diplômé d’une grande école, il n’a cessé de grimper dans la hiérarchie jusqu’à intégrer le cercle très fermé des grands dirigeants qui façonnent notre monde depuis trente ans.

C’est un humaniste et sa dimension spirituelle est bien présente. Il n’a jamais ignoré que sa position sociale lui impose la responsabilité de faire du bien autour de lui. Bien que sa carrière professionnelle lui ait permis de très bien gagner sa vie, il est beaucoup trop intègre pour avoir choisi un style de vie dans le luxe et les apparences. Il passe son temps libre dans la nature et affectionne les randonnées dans le sud de la France.

Signe de sa réussite, il a tout de même pu s’offrir un domaine de vin qui lui sert également de résidence secondaire. Avec sa femme, iels ont réussi avec les années à mettre au point un très bon vin. Sensibles à la nature, iels se sont donné du mal pour faire évoluer les pratiques vinicoles afin de ne plus utiliser de produits phytosanitaires.

Cet homme qui s’apprête à prendre sa retraite bien méritée incarne la réussite à la française du 20ème siècle. Un destin forgé par la technocratie, la méthode cartésienne et le pacte républicain. Le tout dans une société patriarcale.

Cet homme qui s’apprête à prendre sa retraite bien méritée incarne la réussite à la française du 20ème siècle.

Lors d’un déjeuner convivial dans une auberge en pleine nature, je me retrouve à table à côté de lui. Dans le groupe d’une quinzaine de personnes que nous formons, je suis, comme souvent avec les personnes de ma génération, la seule à avoir adopté un régime végétalien. Cela suscite de la curiosité auprès des gens intelligents. Cela représente pour elleux une façon d’aborder le sujet de la transition écologique avec quelqu’un·e de leur génération. De creuser les motivations et la réalité telle qu’elle est vécue par une personne optant pour un régime végétalien au quotidien sans avoir à entrer dans un combat générationnel.

Souvent les parents se trouvent sur le banc des accusés devant les jeunes adultes que sont devenus leurs enfants. Il n’est pas facile d’être vulnérable et de montrer son ignorance auprès de ses propres enfants quand ils sont devenus des adultes sachants et indépendants. Les échanges au sein des familles peuvent être riches, mais ils se font rarement sans le poids et la complexité de nos liens familiaux, et des rôles que nous assumons au sein de ce noyau constitué des personnes les plus proches.

Souvent les parents se trouvent sur le banc des accusés devant les jeunes adultes que sont devenus leurs enfants.

Lors de ce genre d’événement, j’ai donc l’habitude de répondre à la question sur les fameuses protéines dont les végétalien·nes viendraient à manquer. D’expliquer la différence entre végétarien et végétalien et d’écouter les observations diverses sur le manque d’attractivité du tofu et des légumineuses. Quelque part, étant née au Danemark, j’ai l’impression que mes racines offrent pour le plus grand nombre une explication naturelle et toute faite sur mes préférences culinaires. Venant d’une autre culture, il doit être plus facile pour moi de renoncer à la consommation d’êtres vivants. Sûrement. Je n’ai pas grandi avec la richesse carnivore de la gastronomie française.

J’ai donc l’habitude de répondre à la question sur les fameuses protéines dont les végétalien·nes viendraient à manquer.

En guise de conclusion à cette première partie de notre conversation, l’homme me dit avec fermeté qu’il respecte entièrement ma démarche personnelle, mais qu’il n’accepte pas les changements qui imposeraient une destruction de la culture française. Je comprends bien qu’il s’agit là du moment qu’il a choisi pour clore cette discussion et passer à autre chose. Que cet homme a l’habitude de maîtriser les sujets de conversation. Que par son charisme et sa position sociale, il sait comment ponctuer son propos pour avoir le dernier mot.

Intriguée par sa conclusion, je tente de rejouer la balle, d’aller plus loin. Qu’entend-il par « la destruction de la culture française » ? Visiblement gêné par la tournure de notre conversation, il me donne comme exemple les jeunes qui s’attaquent aux devantures des bouchers et jettent de la peinture sur les tableaux de maîtres dans les musées. Je sais bien que le moment est arrivé où, par convention sociale, il faut que je me taise. Que je me dois a minima d’adopter une position neutre et de laisser la conversation évoluer vers des sujets plus mondains autour de la table.

Qu’entend-il par « la destruction de la culture française » ?

Accepter ma place de femme ayant réussi sa vie professionnelle en s’adaptant aux codes du patriarcat. Continuer à faire semblant que la technocratie reste une bonne solution de gouvernance. Que, grâce à la technologie et des adaptations à la marge des entreprises, nous allons réussir à rendre la Terre habitable pour nos enfants et pour les générations à venir. Mais cette place au sein de la société qui a été la mienne pendant des nombreuses années ne me convient plus. Je ne peux plus me taire et faire comme si la vie pouvait continuer comme avant.

Je ne peux plus me taire et faire comme si la vie pouvait continuer comme avant.

Alors je dis simplement que je comprends le désespoir de ces jeunes activistes. Une seule phrase prononcée et l’espoir de ramener ce déjeuner à un moment convivial et sans prise de tête vole en éclat. Cet homme si sympathique hausse le ton et je ressens son malaise qui évolue au fur et à mesure de l’avancement de notre conversation.

J’observe son visage, la peur derrière la colère est visible dans ses yeux, il rougit légèrement et des micro-tremblements se manifestent autour de sa bouche. Il ressent visiblement beaucoup d’émotion au vu de la tournure de notre conversation. Étant maintenant sous l’emprise de ses émotions, il se lance dans une comparaison malheureuse entre les actions de l’ONG Just Stop Oil et la destruction par les talibans des trésors culturels en Afghanistan. Je lui réponds que contrairement aux activistes de Just Stop Oil, les talibans détruisent par ignorance. Que les jeunes activistes ont fait des grandes écoles comme lui et qu’ils agissent parce qu’iels savent. Iels connaissent « the inconvenient truth ». Que les œuvres dans les musées sont protégées par des vitres et qu’aucune œuvre d’art n’a donc été endommagée par ces actions de jet de sauce tomate et de peinture. Que les jeunes agissent par désespoir pour enfin se faire entendre dans un monde d’autruches qui préfèrent ne pas savoir.

Que les jeunes agissent par désespoir pour enfin se faire entendre dans un monde d’autruches qui préfèrent ne pas savoir.

Je sais que cette discussion est maintenant devenue embarrassante et je ressens l’épaisseur du silence qui s’est installé parmi l’ensemble des convives se trouvant à portée d’ouïe de notre partie de la table. Pourtant je ne cherche à embarrasser personne, je ne cherche rien d’autre qu’à me faire entendre. Exprimer mon propre désespoir. Consciente que je ne suis pas le genre à jeter de la peinture sur les œuvres d’art, je m’exprime donc avec des mots.

Consciente que je ne suis pas le genre à jeter de la peinture sur les œuvres d’art, je m’exprime donc avec des mots.

Mon interlocuteur tente de redresser la situation en me disant que de telles actions finiront forcément par avoir des conséquences. Qu’un jour ou l’autre, un tableau de maître finira par être abîmé par ces extrémistes verts. Maintenant nous parlons donc du risque hypothétique qu’un tableau de Van Gogh puisse un jour s’abimer versus la destruction quotidienne de pans entiers du patrimoine de l’humanité par des entreprises comme Total Énergies. Il s’agit selon moi d’un facteur d’un à un milliard en termes de risque et de conséquences destructrices pour la culture française.

Cette discussion à table n’ira pas plus loin. L’homme se lève brusquement et quitte la table pour parler avec d’autres convives à l’autre bout de la table. Et quand il revient à sa place, il a retrouvé un visage calme et joyeux. Le reste du repas se déroule sans heurt et dans la convivialité.

Cette discussion a été pour moi intéressante à bien des égards. Peut-être que pour la première fois, j’ai compris la peur sous-jacente des hommes accomplis de ma génération. Ils ont l’impression d’avoir tout bien fait et d’être du bon côté de l’histoire. D’avoir fait des sacrifices pour arriver aux positions de responsabilités et de pouvoir. D’avoir rempli pleinement leur partie du pacte républicain et, souvent, de s’inscrire dans une lignée de transmission générationnelle entre père et fils.

Ils ont l’impression d’avoir tout bien fait et d’être du bon côté de l’histoire.

Au sommet de leur gloire, nous leur disons qu’ils incarnent le problème. Qu’ils ont de façon injuste profité de leur genre pour arriver au pouvoir et qu’ils ont contribué à façonner un système économique directement responsable de la crise écologique actuelle et de l’explosion des inégalités sociales. Qu’ils doivent maintenant tout changer, se remettre en cause à un âge où ils comptent les années restant à travailler. Un âge où ils souhaitent occuper des postes honorifiques et partager les expériences professionnelles qu’ils ont mis toute une vie à acquérir. Se reposer sur leurs lauriers après tant d’efforts.

Peut-être que cette transition vers une société plus soutenable, plus inclusive et plus égalitaire est finalement plus facile à incarner pour les femmes de ma génération ? Nous avons souvent dû nous adapter aux codes d’un monde professionnel qui n’étaient pas les nôtres. Accepter des règles qui n’étaient pas faites pour nous et dont nous n’avons obtenu que peu d’avantages au regard de l’investissement nécessaire pour réussir. En ce moment très particulier et crucial de notre civilisation, nous écoutons les alertes des scientifiques qui deviennent chaque jour plus pressantes sur le coût de notre inaction collective. Nous sommes de plus en plus nombreuses à nous interroger, à bifurquer et à trouver une nouvelle place dans cette période de transition. Ainsi, nous nous trouvons finalement du bon côté de l’histoire et favorisées par ce changement de paradigme inédit.

Peut-être que cette transition vers une société plus soutenable, plus inclusive et plus égalitaire est finalement plus facile à incarner pour les femmes de ma génération ?

Mais il nous faut les hommes aussi. Surtout cet homme qui par sa réussite incarne la situation de beaucoup d’hommes au pouvoir aujourd’hui. Il est urgent de nous rassembler. De sortir des postures. Nous avons besoin de lui, de son intelligence, de toutes ses compétences et de l’expérience professionnelle immense qu’il a acquis depuis des nombreuses années. J’aimerais lui faire comprendre que nous avons tous peur, mais qu’en se mettant en action de façon collective, les peurs se dissipent. Quand nous osons sortir des certitudes du passé et accepter notre vulnérabilité, nous pouvons cheminer ensemble. Que la culture française sera préservée par l’action plutôt que par l’inaction et l’ignorance de l’ampleur du problème auquel nous faisons face.

Mais il nous faut les hommes aussi.

Nous ne pouvons pas laisser ce chantier du siècle à nos enfants. Nous n’avons pas le droit de nous dédouaner de notre responsabilité et notre rôle dans la crise écologique. Il s’agit d’un sujet qui nous réunit toutes et tous en tant qu’humanité. Nous devons accélérer au risque de courir à notre perte et à celles de nos enfants. Les jeunes ne peuvent pas réussir tout seuls, et s’iels y arrivent, il y a de fortes chances que cela se fasse avec le goût d’un profond ressentiment. Dépassons les clivages générationnels et mettons notre génération du bon côté de l’histoire pendant qu’il est encore temps.

Il s’agit d’un sujet qui nous réunit toutes et tous en tant qu’humanité.

En réunissant nos forces nous pouvons y arriver. Trouver d’autres modèles de vie plus sobres en énergie, plus inclusifs, plus égalitaires et laissant de la place à l’ensemble du Vivant pour s’épanouir sur cette Terre. Nous pouvons apporter notre contribution individuelle à l’émergence d’une culture française plus respectueuse de l’environnement et exonérée de souffrance animale. Tout comme la mouvance des peintresses et peintres impressionnistes, nous pouvons sortir de nos enfermements et trouver la lumière pour créer ensemble une nouvelle façon de concevoir le monde. De créer dans la vraie vie quelque chose d’aussi beau, puissant et bouleversant que les tableaux de Van Gogh.

Nous pouvons sortir de nos enfermements et trouver la lumière.

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