Un rendez-vous Danois avec l’Histoire

C’est un personnage haut en couleur qui a mis l’administration danoise dans une situation inconfortable. Il s’agit d’un conflit qui l’oblige à trancher et ne laisse pas de place au consensus, auquel nous sommes culturellement prédisposé·es en tant que nation.
Le 21 juillet dernier le fondateur de l’ONG Sea Shepherd Paul Watson et son équipage font escale dans le port de Nuuk au Groenland pour ravitailler leur navire John-Paul-Dejoria. Ils étaient en route vers l’Océan Pacifique, où la saison de la chasse japonaise aux baleines avait commencé.
Depuis 2012 ce militant écologiste fait l’objet d’une notice rouge d’Interpol à la suite d’un mandat d’arrêt émis par le Japon.
Malgré son statut juridique de personne recherchée, Paul Watson avait l’habitude de circuler librement dans plusieurs pays du monde et notamment en France, où il habite avec sa famille. En faisant halte au Groenland, il a mal choisi son port de ravitaillement.
En faisant halte au Groenland, il a mal choisi son port de ravitaillement.
Géographiquement éloigné·es du Danemark métropolitain, les policièr·es de l’antenne de police de Nuuk voient arriver ce dimanche du mois de juillet un bateau surgissant de nulle part avec Paul Watson à bord. Iels procèdent à son arrestation à un moment où la saison estivale bat son plein dans la métropole.
Bien que des lois successives ont accordé une autonomie renforcée aux Groenlandais, il revient au Ministère danois de la justice à Copenhague de statuer sur la demande d’extradition du Japon.
Il revient au Ministère danois de la justice à Copenhague de statuer sur la demande d’extradition du Japon.
Le peuple danois accorde une grande confiance à l’État de droit. Le journal danois « Information » – réputé comme progressiste – a publié un éditorial le 16 août dernier sur le cas de Paul Watson. Le journaliste conclut que si les conditions sont réunies pour l’arrêter et pour procéder à son extradition vers le Japon, le défenseur des baleines doit faire face à la justice. Il fait valoir que, écologiste ou pas, si on choisit de ne pas respecter la loi, il faut en assumer les conséquences. En s’exprimant ainsi, l’article prend position contre l’idée que la désobéissance civile puisse prévaloir sur une stricte application du droit en matière d’extradition, le vrai sujet de cette affaire selon moi.
L’article prend position contre l’idée que la désobéissance civile puisse prévaloir sur une stricte application du droit en matière d’extradition, le vrai sujet de cette affaire selon moi.
Paul Watson se trouve toujours en détention provisoire à Nuuk dans l’attente d’une décision du Ministère danois, à la suite de faits qui remontent à 2010. Selon les récits de presse, les autorités japonaises accusent Paul Watson d’avoir causé des blessures à un pêcheur de baleines, qui se trouvait à bord d’un navire japonais. L’équipe de Sea Shepherd aurait jeté des boules puantes pour empêcher les opérations de chasse aux baleines en cours. Une de ces balles aurait légèrement blessé le pêcheur japonais et également causé des dégâts matériels sur le navire japonais. La direction de Sea Shepherd a toujours récusé ces accusations et assure détenir des vidéos prouvant qu’en réalité le marin a été victime du feu d’encerclement utilisé par les Japonais eux-mêmes pendant cette opération en mer.
L’administration danoise se retrouve ainsi empêtrée dans un dossier hautement politique. À moins de trouver une échappatoire en l’application des règles de procédure, il faudra trancher entre l’extradition de Paul Watson vers le Japon ou le libérer pour qu’il puisse continuer son action écologiste militante. Les cinq audiences devant le Tribunal du Groenland, qui ont eu lieu depuis son incarcération et la durée de la période de détention provisoire nous indiquent que la décision n’est pas si simple à prendre.
L’administration danoise se retrouve ainsi empêtrée dans un dossier hautement politique.
Un des avocats français du détenu, Maître François Zimeray s’est exprimé dans un article du journal Le Monde du 3 septembre dernier : « Le Japon est l’antithèse du Danemark : le droit à un procès équitable n’est pas respecté, les droits de la défense et la présomption d’innocence sont régulièrement bafoués et les prisons sont indignes d’un pays moderne ».
Et sur le site de son cabinet d’avocats, nous pouvons aussi lire que : « Au Japon, il existe une présomption de culpabilité et les procureurs sont fiers d’annoncer qu’ils ont un taux de condamnation de 99,6% ». Dans ce dossier il sera donc difficile pour l’administration danoise de se décider uniquement sur la base de sa confiance dans l’État de droit.
Dans ce dossier il sera donc difficile pour l’administration danoise de se décider uniquement sur la base de sa confiance dans l’État de droit.
La prise de cette décision est sensible dans ce qui subsiste du contexte colonial entre l’administration danoise et le peuple groenlandais. Comment ignorer la contradiction entre le combat de Paul Watson et la longue tradition de chasse aux baleines au Groenland ? Cette pratique fût jadis une nécessité pour ce peuple premier, qui vivait de façon isolée dans un climat extrême. Une vieille culture où l’honneur se mesurait au courage d’affronter les éléments naturels et de chasser la baleine et l’ours blanc. Bien que les Groenlandais·es ne chassent plus la baleine à des fins commerciales comme c’est encore le cas du Japon, iels bénéficient toujours d’un quota annuel leur permettant de pratiquer de façon limitée cette chasse « à des fins de subsistance. » Il est donc délicat de faire co-exister le statut actuel du Groenland avec les considérations écologiques en matière de biocentrisme de Sea Shepherd.
Il est donc délicat de faire co-exister le statut actuel du Groenland avec les considérations écologiques en matière de biocentrisme de Sea Shepherd.
De mon poste interculturel d’observation entre le Danemark et la France, je mesure la différence d’ampleur de la mobilisation populaire autour de cette actualité. Celle-ci est peu présente au Danemark. Quelques manifestations publiques ont eu lieu devant Christiansborg, le siège du Parlement danois à Copenhague, mais elles ont surtout été organisées par des écologistes français. En France, nous assistons à une forte mobilisation et de nombreuses mairies à travers le pays ont suspendu une banderole sur laquelle on peut lire « Libérez Paul Watson ». La Ville de Paris est allée jusqu’à lui décerner la citoyenneté d’honneur. Mais je remarque aussi qu’en France, nous n’avons pas encore réussi à interdire la tauromachie, une autre tradition qui n’est plus digne du genre humain.
Cette différence d’engouement entre mes deux pays m’interpelle et m’amène à écrire ce texte. Comme souvent, le sociologue et philosophe Bruno Latour m’aide à discerner. Le monde a tellement changé depuis une vingtaine d’années et les anciens clivages politiques entre droite et gauche ne fonctionnent plus. Ils ne constituent plus une façon suffisante et pertinente de regarder le monde. Notre point de vue en tant que citoyen·ne ne dépend pas seulement de notre positionnement sur l’échiquier politique, mais surtout de la place que nous choisissons d’occuper dans la transition environnementale et sociale en cours.
Cette différence d’engouement entre mes deux pays m’interpelle et m’amène à écrire ce texte.
Dans son livre de 2017 « Où Atterrir, Comment s’orienter en politique », Bruno Latour écrit : « Il y a ceux qui continuent à considérer les choses depuis {l’étoile} Sirius et qui ne voient tout simplement pas ou ne croient pas possible que le système Terre réagisse à l’action humaine ; ils espèrent toujours que la Terre va mystérieusement se téléporter vers Sirius en devenant une planète parmi d’autres ». En d’autres termes, pensons-nous qu’en adoptant une approche techno-solutionniste, nous allons pouvoir continuer à vivre comme avant ? Ou rejoignons-nous le mouvement qui regarde la crise systémique dans son entièreté et comme un rendez-vous avec l’histoire de notre civilisation humaine ? Sommes-nous en mesure de faire évoluer notre regard sur les autres espèces avec lesquelles nous partageons la vie sur terre ? Pouvons-nous dignement cohabiter avec les baleines sans éprouver le besoin de les chasser ?
Pouvons-nous dignement cohabiter avec les baleines sans éprouver le besoin de les chasser ?
Le parcours de Paul Watson suggère un personnage contrasté qui ne fait pas l’objet que d’éloges. Certains le critiquent pour son jusqu’au-boutisme et d’autres lui attribuent des opinions politiques extrêmes. La comparaison avec Nicolas Hulot me vient à l’esprit. Un autre homme célèbre qui a œuvré pour faire avancer la cause écologique. Les accusations de viols dont il fait l’objet lui ont coûté son statut de baroudeur préféré des Français. Plus récemment l’Abbé Pierre, le fondateur d’Emmaüs, est tombé de son piédestal à la suite de révélations d’agressions sexuelles.
Que ces hommes ne soient pas irréprochables n’enlève rien à la cause défendue par les ONG dont ils se sont fait le porte-drapeau. Leur cause les dépasse, et reste juste. Je préfère me focaliser sur l’action de Sea Shepherd France plutôt que sur l’analyse de la personnalité de Paul Watson.
Que ces hommes ne soient pas irréprochables n’enlève rien à la cause défendue par les ONG dont ils se sont fait le porte-drapeau. Leur cause les dépasse, et reste juste.
Il me semble plus important de choisir son camp entre celles et ceux qui refusent toute forme de désobéissance civile en y associant des mots comme « écoterroristes, » et ciels qui se rendent à l’évidence que les avancées sociales et sociétales majeures, nécessaires en matière écologique, ne se feront pas uniquement à la suite de joyeuses manifestations. Quand l’équilibre terrestre est menacé, acceptons-nous de nous mettre de côté de ciels – aussi imparfait·es soient-iels – qui œuvrent pour la préservation des baleines, ou du côté de ciels qui, malgré le moratoire de la Commission internationale baleinière de 1986, poursuivent des traditions de chasse commerciale digne d’un autre siècle ? Pouvons-nous accepter que le droit ne puisse pas toujours être une réponse suffisante ? Quel signal souhaitons-nous envoyer aux citoyen·nes du monde ?
Dans un intérêt public je pense que certaines formes de désobéissance civile sont souhaitables, et en attendant avec nervosité la décision du Ministère danois, je choisis le camp des baleines.
Pouvons-nous accepter que le droit ne puisse pas toujours être une réponse suffisante ?


