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De l’Afghanistan au Vaucluse

Paris, septembre 2024

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Un fait divers retient l’attention. Une femme septuagénaire, son mari et environ 50 hommes se font face dans un procès devant la chambre criminelle de la Cour du Vaucluse. Les faits sont à peine croyables. Pendant des années, son mari l’a assommée à son insu avec des anxiolytiques pour la faire violer par des inconnus. Ce procès jette une lumière crue et macabre sur l’emprise du patriarcat dans nos relations, jusqu’au plus intime. Selon le récit du procès fait par les journaux, très peu des accusés n’ont encore exprimé de réel remords vis-à-vis de la victime. J’en suis consternée, sans être surprise. Ces hommes sur le banc des accusés sont, pour le moment, restés à l’intérieur de leur ego machiste et de la certitude de leur bonne foi.

Ce procès jette une lumière crue et macabre sur l’emprise du patriarcat dans nos relations, jusqu’au plus intime.

Chacun d’entre eux se positionne en tant qu’acteur d’un système dont il a l’impression d’avoir respecté les règles. N’est-il pas parfaitement normal pour un homme d’avoir un appétit sexuel pour une femme inconnue ? De se sentir biologiquement stimulé par l’idée de pénétrer un corps féminin qui ne proteste pas et dont le mari encourage cet acte ? Il ne faut pas plus de quelques minutes de recherche en ligne pour trouver des films pornographiques mettant en scène de tels actes.

N’est-il pas parfaitement normal pour un homme d’avoir un appétit sexuel pour une femme inconnue ?

Les fantasmes masculins de virilité et les mythes de libertinage font partie de nos représentations et sont, à travers ce procès, mis en lumière de façon douloureuse. Il s’agit de la triste vérité d’une partie de notre culture où les hommes ont depuis toujours été encouragés à entretenir leurs pulsions sexuelles et les femmes à s’y soumettre, soit pour les besoins de la procréation, soit pour obtenir les faveurs du genre dominant.

Les fantasmes masculins de virilité et les mythes de libertinage font partie de nos représentations et sont, à travers ce procès, mis en lumière de façon douloureuse.

Comment pouvons-nous, à travers ce procès historique, prendre le recul nécessaire pour regarder les mécanismes dévastateurs du patriarcat ? Tout le monde en constate les conséquences sans questionner le fonctionnement qui en est à l’origine. Est-ce que nous pouvons observer de façon constructive le miroir grossissant qui nous est tendu, sans nous enterrer tout de suite dans une guerre de positions stérile ?

Comment pouvons-nous, à travers ce procès historique, prendre le recul nécessaire pour regarder les mécanismes dévastateurs du patriarcat ?

Je tente la comparaison avec l’Afghanistan. Depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021, je pense pouvoir affirmer avec certitude que peu d’hommes occidentaux soutiennent le traitement actuel des femmes dans cette région du monde. Le recul de leurs droits est tellement dramatique que j’ai du mal à y mettre des mots. C’est la déshumanisation de la moitié de la population du pays. Les dernières sanctions imposées par le régime ne peuvent que solliciter notre plus grande compassion et révolte. Pendant que nous avons, pour beaucoup, profité de la période des vacances cet été, les talibans ont mis en place une nouvelle liste de mesures drastiques interdisant aux femmes de chanter, de lire, et de réciter de la poésie en public.

C’est la déshumanisation de la moitié de la population du pays.

Quelle peut être la justification de toutes ces cruautés et humiliations à l’encontre des femmes ? Selon les mots du régime, il s’agit d’éviter la corruption de la société. C’est-à-dire la tentation des hommes par la présence dans leur vie, en dehors du cercle familial restreint, de femmes libres. Ces nouvelles mesures rendent également les hommes responsables des agissements de leur conjointe devant la loi, et légitiment de fait leur pouvoir de contrôler tous les aspects de leur vie.

C’est-à-dire la tentation des hommes par la présence dans leur vie, en dehors du cercle familial restreint, de femmes libres.

Il s’agit d’un modèle de société qui ne regarde le monde qu’au travers d’un prisme machiste et réducteur. À l’intérieur de ce système, il est considéré comme normal que les hommes aient le besoin d’être protégés de leurs propres désirs et de leurs pulsions à l’égard des femmes. Aux yeux des talibans, les hommes sont incapables de se comporter comme de bons citoyens tant que les femmes vivent librement à leurs côtés.

Devant la Cour du Vaucluse, nous trouvons sur le banc des accusés la version française de Monsieur Tout-le-monde. Un échantillon d’hommes issus d’un large éventail de catégories socio-économiques. Tellement différents qu’ils n’ont pas l’habitude de se croiser en dehors de cette salle d’audience. Ils sont réunis par leurs pulsions sexuelles et par leur incompréhension individuelle et collective des charges qui pèsent contre eux – c’est de là que m’est venue l’idée de la comparaison avec l’Afghanistan.

C’est de là que m’est venue l’idée de la comparaison avec l’Afghanistan.

En l’absence d’excuse formulée à l’endroit de la victime, pouvons-nous conclure que les accusés ressentent une forme de légitimité quant à la satisfaction de leurs désirs sexuels physiques et biologiques et de l’acte de viol auquel ils ont participé ? Ne voyant en la victime allongée dans son lit conjugal au milieu de la nuit que « la femme tentatrice » des talibans, pensent-ils être dédouanés d’une obligation d’humanité à son égard ? Devant la Cour, certains tentent l’argument comme quoi le mari serait responsable des agissements de sa femme. Ils adoptent ainsi le raisonnement des talibans en estimant que la présence du mari dans la chambre à coucher rend l’acte du viol légitime.

Ne voyant en la victime allongée dans son lit conjugal au milieu de la nuit que « la femme tentatrice » des talibans, pensent-ils être dédouanés d’une obligation d’humanité à son égard ?

Dans notre culture européenne également, l’homme a malheureusement appris qu’une partie de sa construction passe par la glorification de sa biologie. Pour s’épanouir dans la vie, il estime normal et même désirable de s’identifier avec et de se laisser guider par ses pulsions. Cette manière de vivre ensemble en société est si ancrée en nous que de fait, par son omniprésence et son caractère systémique, le patriarcat devient invisible à nos yeux. Un système tentaculaire qui, pour une partie importante de son emprise de domination, trouve ses racines dans un simple mécanisme biologique nécessaire à la préservation de notre espèce. L’instinct primaire à caractère sexuel de l’homme qui l’a amené à abuser sexuellement des dominées, qui sont pour la plupart des femmes.

Dans notre culture européenne également, l’homme a malheureusement appris qu’une partie de sa construction passe par la glorification de sa biologie.

Sur le plan sociétal, il est facile de voir comment nous avons réussi à nous enfermer dans le système néolibéral actuel, qui s’avère tous les jours un peu plus néfaste pour notre épanouissement à l’intérieur des limites planétaires. À travers l’imitation des pulsions sexuelles masculines, la société dans son ensemble a idéalisé la grandeur et la puissance, sans regard pour celles et ceux qui subissent cette domination.

À travers l’imitation des pulsions sexuelles masculines, la société dans son ensemble a idéalisé la grandeur et la puissance, sans regard pour celles et ceux qui subissent cette domination.

En 2023, Elon Musk et Mark Zuckerberg ont passé leur été à s’envoyer des messages enflammés sur les réseaux sociaux pour se provoquer dans un combat de gladiateurs d’un autre temps. Nous obtenons ici la certitude que même les hommes les plus accomplis professionnellement restent coincés à l’état de leurs instincts biologiques. Compte tenu de leur puissance économique et systémique respective, ceci est particulièrement inquiétant.

Nous obtenons ici la certitude que même les hommes les plus accomplis professionnellement restent coincés à l’état de leurs instincts biologiques.

Comment allons-nous réussir à surmonter des défis politiques aussi complexes que la transition environnementale et la justice sociale, si nous sommes toujours réduits à raisonner à partir du stade de la biologie des hommes, et si de tels comportements continuent à être valorisés socialement ? Si même les hommes les plus riches et les plus intelligents n’épousent pas spontanément le rôle d’éclaireurs ?

Si même les hommes les plus riches et les plus intelligents n’épousent pas spontanément le rôle d’éclaireurs ?

Heureusement, le mouvement #metoo nous montre le chemin. Depuis 2017, une force féminine éclaireuse immense se libère tous les jours un peu plus et nous donne le courage de projeter une lumière crue sur la prédation masculine. De plus en plus de femmes et d’hommes n’hésitent plus à s’exposer, à travers leurs récits personnels qui entrent en résonance avec nous tou·tes et nous permettent de voir son emprise. Quand nous arrivons à bien caractériser ces mécanismes archaïques, nous pouvons les dénoncer, nous y opposer et même les ridiculiser.

Quand nous arrivons à bien caractériser ces mécanismes archaïques, nous pouvons les dénoncer, nous y opposer et même les ridiculiser.

Le procès du Vaucluse nous fait entendre le récit d’une femme forte et courageuse qui se lève contre cette domination injustifiée et dépassée. Elle utilise le crime grave et humiliant qu’elle a subi, non pas pour se poser en victime, mais pour faire progresser le monde. En demandant que son procès soit public, elle nous offre l’opportunité de regarder la prédation à l’œuvre, afin que la sensation de honte et d’humiliation change de camp pour le plus grand bonheur des femmes, mais aussi pour le plus grand bien de l’homme et de l’avenir de notre humanité.

Elle utilise le crime grave et humiliant qu’elle a subi, non pas pour se poser en victime, mais pour faire progresser le monde.

Grâce aux débats judiciaires devant la Cour, il faut espérer que les 50 hommes sur le banc des accusés finissent tôt ou tard par entamer leur déconstruction. Mais est-ce que nous pouvons tou·tes apprendre de ce procès ? Voir que la bataille contre le patriarcat est la mère de toutes les batailles ? Constater que cette même domination est à l’œuvre dans notre rapport actuel avec la nature ? Qu’en nous attaquant à elle, nous mettons le cap vers un monde plus beau, plus doux et plus digne ?

Voir que la bataille contre le patriarcat est la mère de toutes les batailles ?

L’homme devient capable de si belles choses quand il s’engage sur le chemin de la déconstruction. À partir du cœur, nous pouvons nouer des relations magnifiques, dans l’intime comme dans notre rapport au monde. C’est un chemin de rayonnement irrésistible qui finira nécessairement par faire succomber le patriarcat et tous ses effets néfastes, et par un effet papillon, il nous est permis d’espérer que notre battement d’aile fasse un jour vaciller le régime des talibans.

À partir du coeur, nous pouvons nouer des relations magnifiques, dans l’intime comme dans notre rapport au monde.

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