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Colère et pardon

Ille et Vilaine, mai 2025

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C’est à mon corps défendant que je partage à nouveau le récit d’une conversation de table avec d’autres personnes de ma génération, rencontrées lors d’un weekend culturel à l’étranger, et ne partageant pas ma sensibilité à la cause environnementale. Il m’est nécessaire de faire quelque chose de constructif à partir de la sensation de colère que j’ai éprouvée ce soir-là.

Lors de mon inscription à cet événement, j’avais bien pris soin de notifier aux organisateur·ices mon régime alimentaire végétalien. Arrivée à table, je suis agréablement surprise de voir que cela ne pose aucun problème : le dîner qui m’est servi se révèle délicieux et je me régale.

Il m’est nécessaire de faire quelque chose de constructif à partir de la sensation de colère que j’ai éprouvée ce soir-là.

Comme souvent, les autres convives ne tardent pas à faire de mon assiette végétale un sujet de conversation. Un homme ouvre la discussion et dit que son fils mange aussi végan et qu’il est devenu impossible de préparer des repas en famille. Une femme renchérit et raconte que son fils à elle habite au Québec et qu’il a fait le choix de ne plus voyager en avion. Sur le ton de la plaisanterie, elle rajoute qu’il finira bien par revenir à la raison, quand il ressentira le besoin de retrouver ses proches en France.

elle rajoute qu’il finira bien par revenir à la raison

Cette anecdote provoque des éclats de rire auprès de nos voisin·es de table. Ma douce sensation de bien-être associée à la qualité de mon assiette est soudainement remplacée par une forte montée de colère. Je me croyais pourtant immunisée contre toute réaction émotionnelle liée à ce genre de plaisanterie. Je me suis trompée. Sous l’emprise de mes émotions, je lance alors d’un ton sec :

« Je n’ai aucun problème à ce que d’autres ne partagent pas mes choix alimentaires, mais il m’est insupportable d’entendre des parents ne pas prendre au sérieux ceux de leurs propres enfants. Il est certes possible qu’à nos âges nous ne soyons plus investis de postes de pouvoir nous permettant de peser directement sur l’évolution du monde économique et sur les choix politiques à venir, mais nous nous devons à minima de respecter le courage de nos enfants quand iels testent des modes de vie plus durables ».

nous devons à minima de respecter le courage de nos enfants

C’est ainsi que j’ai cassé l’ambiance de ce repas. La mère du jeune homme exilé au Québec me fait observer que je parle comme son fils et qu’elle a l’habitude de répondre que nous n’avons pas tout mal fait. Sans les fruits de l’activité professionnelle de notre génération, il n’y aurait pas eu d’essor économique, pas d’autoroutes, pas d’aviation commerciale et pas d’industrie pharmaceutique. J’ai du mal à comprendre comment cette réponse est censée justifier sa mauvaise plaisanterie, mais je sais bien qu’elle n’est pas un exemple isolé.

Je me trouve souvent être une voix dissonante quand j’interagis avec des personnes de ma génération, alors que j’éprouve une sympathie naturelle pour les jeunes qui cherchent courageusement à remédier aux problèmes que nous avons participé à créer. Je ressens de la tristesse quand je récolte leurs témoignages, quand j’écoute le récit de leur éco-anxiété grandissante, qui se trouve aggravée par leur isolement au sein de leurs propres familles.

Je me trouve souvent être une voix dissonante

Comment est-il possible que nous en soyons là ? Ne devrions-nous pas plutôt être fièr·es quand iels tâtonnent, et refusent d’adopter notre style de vie ?  Entre l’importance de faire perdurer la recette familiale de la blanquette de veau et notre devoir de garantir à nos enfants une vie épanouie sur Terre, il n’y a pourtant pas photo.

Comment est-il possible que nous en soyons là ?

Quand me revient la colère qui fut la mienne pendant ce dîner, j’imagine bien le désespoir et la déception de ces jeunes. Iels ont la lucidité de s’engager personnellement pour que le cours du monde change, mais iels doivent faire face non seulement à l’inaction de leurs parents, mais aussi à leur incompréhension et à leur condescendance. Et pour celleux qui vont jusqu’à s’engager dans des actions de désobéissance civile devenant de plus en plus nécessaires dans l’intérêt général, nous ne trouvons rien de mieux que de les traiter comme des « écoterroristes ».

j’imagine bien le désespoir et la déception de ces jeunes.

À travers la révolution numérique, le monde a pris une dimension nouvelle, et ceci nous sépare de celleux qui ont été parents avant nous. Ce n’est pas parce que nous avons vécu plus longtemps que nous savons mieux. Le rôle de sage ne peut plus être revendiqué uniquement sur la base du nombre d’années vécues, car le savoir est aujourd’hui à portée de main pour chaque personne qui le cherche. Les jeunes éclairé·es savent ainsi qu’il est indispensable de tendre vers un mode de vie empreinte de sobriété heureuse.

Ce n’est pas parce que nous avons vécu plus longtemps que nous savons mieux.

Bien que cela m’attriste, je me rends compte que pendant la plus grande partie de ma vie active, je n’avais pas conscience de ce sur quoi je suis capable d’écrire aujourd’hui. Je n’avais jamais entendu parler du rapport Meadows sur la limite à la croissance dans un monde fini – pourtant publié en 1972 -. Ce n’est qu’en 2015 que ma perception du monde change durablement. Entre la publication des Objectifs de Développement Durable (ODD) par les Nations Unies et l’accord de Paris sur le climat, il m’est difficile de continuer à vivre comme avant. Toujours la même année, Barack Obama déclare « We are the first generation to feel the impact of climate change and the last generation that can do something about it » et cela m’a marquée quant à la responsabilité toute particulière des membres de ma génération.

Nous sommes donc la génération qui a su… et qu’avons-nous fait ? En voulant vivre avec notre temps, nous avons fini par abîmer les conditions de vie de nos enfants et des générations futures. Que pouvons-nous encore faire ? Nous avons le choix entre les admirer et les soutenir quand iels bifurquent, renoncent à la blanquette de veau et reviennent du Québec à la voile, ou alors de rester figé·es, à contre-courant, dans une version obsolète du monde.

Que pouvons-nous encore faire ?

Serons-nous un jour collectivement capables de dépasser notre fierté et de leur dire que nous nous sommes quelque peu égaré·es dans notre course vers le succès individuel associé à une glorification généralisée de la culture patriarcale ? Prendre du recul par rapport à nos réussites professionnelles, nos autoroutes, nos avions, nos avancées médicales et nous poser cette question de vérité : avons-nous œuvré sans relâche pas seulement pour notre propre gloire, mais aussi pour laisser un monde un brin meilleur pour les jeunes d’aujourd’hui et pour les générations futures ? Personnellement, je ne sais pas répondre oui à cette question. Suis-je la seule dans ce cas ?

dépasser notre fierté et de leur dire que nous nous sommes quelque peu égaré·es

Dans une exigence d’honnêteté vis-à-vis de nous-mêmes, nous pourrions commencer par publiquement reconnaître notre part de responsabilité dans les conséquences néfastes des émissions de CO2 galopantes et de la pollution incontrôlées. Quelles que soient les circonstances de nos actes passés et de nos modes de vie énergivores, il devient urgent d’admettre que nous avons tort.

À titre individuel, l’écriture de ce texte me donne l’opportunité de demander pardon à ma fille, à toustes les jeunes ainsi qu’aux générations futures pour la perte de chance que nous leur léguons dans un monde dégradé par notre avidité et ignorance.

l’écriture de ce texte me donne l’opportunité de demander pardon

Lors de ce dernier dîner, j’ai laissé déborder ma rage. Ce n’est pas mon genre et quand j’ai commencé l’écriture de ce texte, je pensais conclure sur mes progrès à faire en matière de discernement et de maîtrise émotionnelle. Arrivée au bout de ce récit, je réalise que ce cri de colère saine venait du plus profond de moi-même. Les conversations mondaines avec des personnes ayant fait le choix de rester déconnectées de la gravité des conséquences de la crise climatique, je n’en veux plus. Il n’est pas nécessaire d’être jeune pour vouloir changer le monde.

Il n’est pas nécessaire d’être jeune pour vouloir changer le monde.

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