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le vieux monde se meurt

Copenhague le 28 janvier 2024

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Le vieux monde se meurt

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. « Antonio Gramsci (1891 – 1937)

Cette fois-ci, je suis optimiste. À la suite de la fusion récente entre Thalys et Eurostar, je peux prendre l’Eurostar de Paris à Cologne le matin. Puis à l’heure du déjeuner je bascule sur un train IC de Deutsche Bahn de Cologne à Hambourg et en fin d’après-midi, j’attrape le train danois de Hambourg à Copenhague. Le temps pour les connexions est confortable et je me dis que pour une fois, ce trajet pourrait se passer sans trop de difficulté.

Le matin de mon départ de Paris, les difficultés ne se trouvent pas du côté ferroviaire, mais auprès de la profession agricole. Depuis plusieurs jours un mouvement massif venant de la base tient la France et notre nouveau premier ministre en haleine. A des endroits stratégiques se forment des barrages routiers spectaculaires avec des tracteurs et la situation est tendue. Depuis des années, nous savons les agricultrices et les agriculteurs sous pression de tout part. Le taux de suicide au sein de cette profession hétéroclite est très élevé et démontre à lui seul l’ampleur de la souffrance et de la colère qui s’expriment maintenant sur les routes de France.

Le matin de mon départ de Paris, les difficultés ne se trouvent pas du côté ferroviaire, mais auprès de la profession agricole.

Je pense à la réflexion de Bruno Latour : « Le problème, c’est que l’on a mis très longtemps à devenir moderne, trois siècles. Il est normal qu’exiger d’être « dé-modernisé » de façon brutale soit traumatisant. Les agriculteurs français qui viennent d’être modernisés depuis les années 50 (seulement), on leur demande de se dé-moderniser brusquement en leur disant qu’ils portent atteinte à la planète. C’est un traumatisme terrible. »

Bruno Latour avait vu venir ce cri de colère. Ces femmes et ces hommes qui travaillent la terre pour nous nourrir au quotidien sont pris dans l’étau entre la pression sur leurs marges de la part des industriels de l’agro-alimentaire, le poids des démarches administratives et le respect des normes dans lequel l’état français excelle. Il y a déjà de quoi provoquer de la souffrance.

Bruno Latour avait vu venir ce cri de colère.

Leur fardeau s’alourdit avec la nécessité absolue de mettre cette profession du côté des vivants et ceci de façon urgente. Mais comment exiger quoi que ce soit de la profession agricole française tant que nous n’arriverons même pas à exiger des clauses miroirs dans les traités que la France signe à travers de l’Union Européenne et l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) ? En l’absence des clauses miroirs, des produits agricoles d’autres pays moins disant sur les normes peuvent librement arriver sur les étals de nos commerces et souvent à un prix plancher qui tire tout le monde vers le bas et qui, de façon légitime, attise la colère du monde agricole. En poussant cette argumentation un cran plus loin, je me demande comment nous pouvons toujours envisager de signer ce genre de traité en 2024 ? Comment envisager de réduire notre bilan de carbone collectif, si nous continuons à envoyer les produits agricoles de base faire le tour du monde ?

Leur fardeau s’alourdit avec la nécessité absolue de mettre cette profession du côté des vivants et ceci de façon urgente.

A ceci s’ajoutent les exigences de réduction de l’utilisation de pesticides du Pacte Vert de l’Union Européenne. Elles sont tellement nécessaires pour entamer la transition écologique de la profession agricole et pour protéger la santé de l’ensemble du vivant, et en premier lieu de celles et ceux qui travaillent la terre pour nous nourrir. Mais cette réglementation vient percuter des pratiques bien ancrées et les membres de la profession agricole semblent, pour l’instant, ne pas voir d’autres solutions que l’utilisation massive des pesticides pour faire face à la concurrence impitoyable sur leurs prix. Face au blocage du pays, le nouveau premier ministre se voit obligé de proposer des solutions dans l’urgence, qui ressemblent fort à une tentative de reculer sous prétexte de mieux sauter. C’est un nivellement vers le bas des progrès écologiques agricoles, qui nous avaient donné des lueurs d’espoirs jusqu’alors. Et comment, avec un seul paquet de mesures d’urgences, prétendre satisfaire les demandes de l’éleveuse de chèvres solitaire sur le plateau de Larzac et de l’entreprise agricole bretonne à dimension industrielle ?

C’est un nivellement vers le bas des progrès écologiques agricoles, qui nous avaient donné des lueurs d’espoirs jusqu’alors.

Le discours politique ambiant renvoie toutes celles et ceux qui luttent pour le vivant et pour les générations futures dans la case « des empêcheur·ses de tourner en rond ». C’est tellement tragique et évidemment, les monstres ne sont jamais loin. Il s’agit là encore d’un terrain de récupération parfait pour les populistes, qui sont toujours à l’affût et capables de tenir des discours simplistes et séducteurs aux gens qui souffrent. Il s’agit pourtant d’une situation tellement complexe qui nécessiterait du temps, beaucoup d’écoute et des belles initiatives de délibérations citoyennes et collectives pour trouver les vraies bonnes solutions. Quand est-ce que nous serons capables de nous asseoir ensemble pour inventer les vraies solutions pour demain ? De prendre le temps nécessaire et de penser aux générations futures et à l’ensemble du vivant ? D’arrêter de penser que plus d’action, plus vite, constituent la réponse à tous les problèmes du monde ?

Quand est-ce que nous serons capables de nous asseoir ensemble pour inventer les vraies solutions pour demain ?

Le matin de mon grand périple en train, j’arrive à la gare du Nord. J’obtiens la confirmation que mon Eurostar est à l’heure et je file confortablement à Cologne. Mais mon optimisme autour ce voyage est vite douché. En Allemagne je découvre, stupéfaite, qu’il y a une grève générale de conducteur·trices de train chez Deutsche Bahn. Je n’arrive toujours pas à m’expliquer comment, dans ce monde de la communication, il est possible que je sois arrivée jusqu’à Cologne sans avoir eu l’information que quasi aucun train ne roule en Allemagne pendant les cinq jours à venir.

Assise sur un quai de gare à Cologne, j’ai le temps de réfléchir à cette grande grève ferroviaire inédite en Allemagne. Les conducteurs de train chez Deutsche Bahn revendiquent le droit de travailler 35 heures par semaine tout en continuant à être payé pour 37 heures. Une lutte sociale qui semble arriver avec 20 ans de retard en Allemagne. En France iels sont passés à une semaine de travail de 35 heures depuis le premier septennat de Jacques Chirac. Mais, avec le temps, ma vie entre deux pays européens m’a appris qu’il est toujours difficile de faire des comparaisons justes entre plusieurs pays. Nous finissons toujours par faire des discours simplistes quand nous cherchons à nous comparer et nous mesurer l’un contre l’autre.

La gare est presque vide. C’est étrange dans cette grande ville. J’engage la conversation avec un salarié de Deutsche Bahn qui s’occupe d’aiguiller les quelques passager·ères bloqué·es comme moi dans cette gare. Je découvre qu’il est originaire du Sénégal et qu’il parle parfaitement français. Il me demande pourquoi je n’ai pas pris l’avion de Paris à Copenhague; Je lui parle d’activisme et du climat. Il est interloqué. Comment ne pas prendre l’avion quand on en a les moyens ? Je lui réponds que le continent Africain sera le premier à sentir les effets néfastes d’un climat qui change maintenant rapidement sous nos yeux. Il me fait une remarque à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Vous savez, me dit-il, les sénégalais·es savent très bien qu’iels sont foutu·es. Iels ont donc décidé de vivre à fond la vie à l’occidentale pendant les vingt ans qu’iels estiment que la vie sur le continent Africain reste envisageable. Iels ont attendu tellement longtemps pour connaître ce style de vie désirable à leurs yeux, qu’iels préfèrent vingt ans dans la modernité à une vie plus longue dans la sobriété dont iels ne veulent pas. Il s’agit d’une sorte de « Don’t look up » version africaine. Je m’accroche à ma conviction que si nous, les européen·nes, avons réussi depuis des siècles à rendre notre style de vie désirable pour les populations du monde entier, nous avons peut-être aussi l’espoir un jour d’arriver à rendre la sobriété choisie, désirable aux citoyen·nes des pays du Sud Global.

Iels ont donc décidé de vivre à fond la vie à l’occidentale pendant les vingt ans qu’iels estiment que la vie sur le continent Africain reste envisageable.

Avec beaucoup de retard, j’arrive à monter dans un train pour Hambourg, mais je sais déjà qu’aucun train ne circulera entre l’Allemagne et le Danemark. Avec mon optimisme habituel et mon sens de l’équanimité que j’ai souvent mis à l’épreuve pendant mes voyages européens en train, je me dis que je trouverai bien une solution.

Quatre heures après, nous arriverons à la gare de Hambourg. Cette gare qui d’habitude ressemble à une fourmilière est aujourd’hui une gare fantôme. Il n’y a personne, ni voyageur·euse ni train. Le silence règne. En descendant du train, j’entends mes pas résonner sur le quai. A l’autre extrémité de la gare, je vois à travers les voies vides un train suédois. Il s’agit du « Snälltoget » le train gentil en suédois. Je sais que ce train effectue la liaison entre Berlin et Stockholm et mon espoir d’arriver à Copenhague renaît. Pour aller de Hambourg à Stockholm en train, il faut forcément traverser le Danemark. Je cours jusqu’à ce train qui a eu la gentillesse d’être là dans cette gare vide juste au moment où j’en avais besoin. Il n’y a quasiment personne dedans et je ne trouve pas de contrôleur·euse. Je m’installe dans un fauteuil confortable et j’attends. A un moment donné, le train se met en marche et me voilà partie pour la frontière entre l’Allemagne et le Danemark.

Je profite des paysages qui défilent et, petit à petit, je me calme après cette première partie d’une journée de voyage mouvementée. Ce train a un côté rétro. Il fait des bruits de frottement métallique qui me rappellent un passé lointain. Il s’agit d’un train qui me semble être tout droit sorti des années 1970. Il me fait penser au train régional qui fait toujours la liaison entre la gare de Bercy à Paris et la ville de Clermont Ferrand. Des trains gentils que la modernité a oublié de remplacer par des TGV, des IC et des Frecciarossa.

Des trains gentils que la modernité a oublié de remplacer par des TGV, des IC et des Frecciarossa.

Les suédois·es ont, avant tout le monde en Europe, popularisé le « flygskam » c’est-à-dire la honte de se déplacer en avion. Je m’imagine que Snälltoget est une solution intermédiaire pour permettre aux suédois·es de continuer à voyager sur le continent européen en attendant que l’industrie ferroviaire s’organise pour faire de ce moyen de transport la façon évidente de se déplacer en Europe. Quelqu’un·e a trouvé ce vieux train de couchette qui avait été mis à la retraite depuis bien longtemps, et a vu l’opportunité de proposer cette ligne ferroviaire entre Stockholm et Berlin.

En attendant que l’industrie ferroviaire s’organise pour faire de ce moyen de transport la façon évidente de se déplacer en Europe.

Perdue dans mes réflexions et bercée par le roulis du train, j’entends à peine l’arrivée du contrôleur dans le wagon. Il me demande en suédois de voir mon billet. Billet dont je dispose bien pour ce trajet, mais évidemment pas pour ce train. Il m’explique que ma présence dans ce train se compare avec quelqu’un qui a réservé un billet chez Easyjet et finit par monter dans un avion de Ryanair. Mais justement me défends-je. Si je suis assise ici dans ce train aujourd’hui, c’est parce que je refuse de prendre l’avion. De voyager avec des compagnies aériennes low-cost dont le bilan carbone est désastreux et qui n’arrivent à gagner de l’argent que parce que l’ensemble du vivant et les générations futures n’ont aujourd’hui pas voix au chapitre dans notre société. Si mon contrôleur a choisi de travailler dans ce gentil train, il est évidemment sensible à mon plaidoyer pour le vivant, et il me dit que je peux rester dans ce train jusqu’à Copenhague. Ainsi s’achève un énième voyage entre les deux pays de mon cœur.

Quelques jours plus tard, je visite le musée de Louisiane au nord de Copenhague et l’exposition sur le rôle de la créativité de l’être humain à l’époque de l’intelligence artificielle The Irreplacable Human Je découvre l’œuvre d’art vidéo de Ben Grosser « Order of Magnitude » Je reste consternée devant ce condensé de discours de Mark Zuckerberg entre 2004-2018. L’artiste a extrait seulement les mots « more » « bigger » et les chiffres prononcés par le fondateur de Facebook. C’est une œuvre d’une grande force qui me renvoie vers le monde de la Silicon Valley qui fût aussi le mien pendant de nombreuses années. Comment avons-nous pu penser que la trajectoire du “toujours plus” était la bonne ? Plus de croissance, plus d’argent et plus de technologie. Dans cette vidéo, Ben Grosser a réussi à résumer à travers l’image et la voix de Mark Zuckerberg toute l’absurdité du monde de la modernité.

Comment avons-nous pu penser que la trajectoire du “toujours plus” était la bonne ?

Un vieux monde nécessairement en voie de disparition mais qui se débat, et dont le chant des sirènes est encore omniprésent. Dans ce clair-obscur, les politiques populistes, les business models basés sur une croissance infinie et l’exploitation du vivant se portent toujours à merveille. Mais au milieu des monstres, la vieille Europe poursuit son harmonisation ferroviaire. Ce n’est pas parfait et les changements mettent beaucoup trop longtemps à se faire à tous les niveaux, mais je sais que nous sommes à l’aube du nouveau monde et que nous finirons par faire taire les monstres. Et je me rappelle que le chemin que nous décidons d’emprunter avec détermination, si long et laborieux soit-il, nous conduira toujours à destination.

Un vieux monde nécessairement en voie de disparition mais qui se débat, et dont le chant des sirènes est encore omniprésent.

Je sais que nous sommes à l’aube du nouveau monde et que nous finirons par faire taire les monstres.

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